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Anania de Narek

 

Conseil salutaire pour l’âme,

à propos du repentir et des larmes

 

 

 


Traduit de l'arménien  par Mariam Tancrez.

Cette traduction française a été effectué à partir de la traduction

en arménien moderne, réalisée par le Diacre Ara Naltchadjian et parue

au 7ème volume de la Collection Gantzassar, pages 276 à 293,

du texte original en arménien classique du Théologien et Prieur Anania de Narek.

 

Vous pouvez nous faire part de vos questions ou commentaires relatifs à cette traduction

à l’adresse suivante : editorial-office@lusamut.net

Nous serons heureux de les recevoir et de leur donner suite.


 

 

 

O mon cher frère pieux, toi qui recherches l’amour de Dieu, voici la parole que tu me suppliais de te donner, afin que je te montre le chemin du repentir et des larmes. Car j’ai eu peu l’occasion d’encourager ta piété et ton empressement religieux selon mon intelligence pourtant pauvre en sagesse, et selon ma modeste connaissance du Livre Saint et des exemples concrets de l’expérience humaine, comme l’explique l’apôtre : « Ce qu’il y a d’invisible depuis la création du monde se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres » (Rm 1,20).

Le don des larmes est le signe de l’amour pour le Christ et du désir de son royaume, ainsi que l’a exprimé le Seigneur au sujet de la prostituée, qui mouilla Ses saints pieds de larmes: « Ses nombreux péchés lui sont pardonnés, puisqu’elle M’a beaucoup aimé » (Lc 7,47).  Les prophètes ont aussi manifesté par des larmes l’amour qu’ils éprouvaient pour le peuple : « Qui changera ma tête en fontaine et mes yeux en sources de larmes, afin que nuit et jour je me lamente sur ce peuple ? », demande Jérémie.

 Esaïe aussi se lamente: « Détournez-vous de moi, que je pleure amèrement ; n’essayez pas de me consoler de la ruine de la fille de mon peuple » (Es 22,4). N’oublions pas l’exemple du Seigneur lui-même qui a manifesté par des larmes Son amour pour Lazare, quand Il pleura sur sa tombe, à l’étonnement du peuple qui s’étonnait : « Voyez comme Il l’aimait ! » (Jn 11,36). L’apôtre a aussi exprimé par des larmes l’amour qu’il éprouvait pour les Corinthiens : « Oui, c’est dans une grande affliction et angoisse de cœur que je vous écris, parmi bien des larmes, non pas pour vous faire de la peine, mais pour que vous sachiez l’extrême affection que je vous porte » (2 Co 2,4).  Si quelqu’un sollicite quelque chose d’un autre et le supplie avec des larmes, il montre la disposition de son cœur et manifeste aux témoins l’instance de sa requête ; lorsqu’un autre pèche contre son frère et demande pardon en pleurant, cela est le signe de la vive douleur et du profond regret éprouvés en son cœur; de même, toi aussi, lorsque tu implores Dieu par des larmes, tu manifestes la disposition de ton esprit et tu amènes Dieu à s’incliner vers tes supplications. Et quand tu as fait de Lui ton collaborateur, et que tu t’es donné de la peine avec ferveur, alors la grâce t’enseigne l’art et la manière d’implorer. Comme celui qui, apprenant un art de quelqu’un d’autre, et le pratiquant un certain temps, est instruit alors plus par l’art lui-même que par tout ce que lui ont appris les enseignements de son professeur, ainsi, toi aussi, pratique l’imploration par les larmes, et elle t’enseignera elle-même, et tu seras instruit par la grâce. Car saint Basile a fait une réponse semblable à une question sur l’amour pour Dieu : «  On n’apprend de personne à se réjouir de la lumière, à avoir soin de la vie ou à éprouver l’amour filial envers la mère: ceci peut être même appris à partir de la conduite des bêtes sauvages, qui sont naturellement attachées à leurs parents. De la même manière, Dieu a semé Son amour dans les conduites instinctives, et il ne nous reste qu’à le pratiquer avec persévérance, et à trouver l’amour pour Dieu, c’est-à-dire les larmes qui sont agréables à Dieu, et à demeurer toujours insatiable de Son amour » (Saint Basile de Césarée : « Le livre des demandes»).

Donc, toi, cher frère, représente-toi en esprit ces deux exemples : l’un, ton âme, l’autre, ton corps ; et comme tu donnes à ton corps l’habit et la nourriture, de même, nourris ton âme de larmes, et efforce-toi de nourrir ainsi chaque jour d’abord ton âme, et ensuite ton corps. De même que, dans la maison en deuil, les voix déchirantes de ceux qui se lamentent sur le défunt brisent le cœur des témoins et font jaillir d’eux des larmes malgré eux, tandis qu’à la noce, les facéties des meneurs de la fête font rire leur auditoire malgré lui, ainsi, quand ton cœur se dessèche et que tu es incapable de pleurer, médite sur les paroles et les exemples de contrition et ton cœur se repentira et fera jaillir des larmes. Impose-toi une règle dont tu définiras les modalités, décide résolument du moment des pleurs, en contraignant ta nature : alors Dieu tiendra compte de tes efforts et te donnera cette grâce à laquelle tu aspires. C’est à ce propos que le Seigneur déclare : « Les forts s’empareront du Royaume des Cieux » (Mt 11,12). Les paysans préparent leurs outils à l’avance, avant le moment de la moisson : que ces réalités terrestres te servent d’exemple, selon la parole de l’apôtre : « Ses œuvres cachées depuis le commencement seront connues à travers ses créatures » (Rm 1,20). Et lorsque tu vois un pauvre solliciter avec instance et à qui on fait l’aumône, prends-le en exemple devant Dieu : « Ceux qui connaissent pourtant le besoin ont eu compassion du nécessiteux, et voici que je m’adresse à Toi, qui es le Créateur sans besoin : « Accorde-moi Ta compassion, car cela est possible à Ta généreuse bienveillance ». Que cela aussi te serve d’exemple et de motif de repentir : « Qui loue le roi qui a amassé des trésors et une grande richesse, quand cela est coutumier pour un roi ? Tandis qu’on s’étonne à son sujet s’il se penche avec condescendance vers les pauvres et prend en compassion la veuve et l’orphelin. De même, ô Créateur, il n’est pas étonnant que Tu aies créé le ciel et la terre à partir de rien, car cela est dans le pouvoir de Ta force créatrice, mais je m’étonne que Tu te sois abaissé depuis les cieux, que Tu aies pris la forme du serviteur, que Tu aies accordé le paradis au brigand sur une seule parole, que Tu aies permis à la prostituée de s’approcher de Tes saints pieds, et que tu aies rendu le fils prodigue digne d’un baiser. Aussi, prends pitié de moi, ô Créateur, non selon mes mérites, mais selon Ta grande miséricorde ».

Ne te considère pas comme un mercenaire, afin de ne pas laisser faiblir tes larmes, mais efforce-toi de recevoir la Royauté avec cette instance-même qui est une grâce. Mets ta nature à l’épreuve, vois de quelle cause naît la contrition et demeure en elle. A nouveau, fais attention à la cause de sa disparition, et rejette-la, afin que Dieu soit témoin de ton effort et de ce vers quoi tu tends et qu’Il te donne cette grâce. A nouveau, n’accorde pas seulement ton attention aux paroles de ta prière, et ne considère pas que ta prière soit seulement dans ces paroles, mais tâche de savoir si ta prière est recevable : est-elle agréable ou non à Dieu ? Examine ton esprit et vois : si tu trouves un motif pour lequel ta conscience t’accuse, rejette-le loin de toi. Alors la lumière de la prière naîtra dans ton âme, et la grâce dans ton esprit rendra manifeste que ta prière a été agréée. C’est à ce propos que l’apôtre dit : «  Nous ne savons pas comment il faut prier, mais l’Esprit Lui-même intercède pour nous par des gémissements ineffables » (Rm 8,26). A nouveau, éloigne-toi des occupations d’ici-bas, afin de t’exercer à la contrition et aux pleurs et de permettre à la grâce de s’enraciner en toi. De même que, de la terre humide, couverte d’une végétation verte grâce à son eau, les hommes peuvent aisément tirer de l’eau à souhait, tandis qu’aucune eau ne jaillira d’une terre sèche, malgré tous leurs efforts, ainsi pour toi, la grâce de la contrition s’éloigne de toi lorsque tu es enjoué et joyeux, et tu ne peux plus pleurer lorsque tu le désires, car les pleurs proviennent de la tristesse, comme un ciel assombri par les nuages peut ensuite déverser sur la terre la bonne pluie. Tandis que si tu demeures toujours triste, recueilli et affligé, songeant sans cesse à la venue du Christ, au tribunal redoutable et au jugement impartial, alors il te sera possible de pleurer lorsque tu le désires, car la substance des larmes habite déjà dans ton cœur. Le prophète a dit à ce propos : « Je vais tristement tout le jour, car mon âme est remplie de tourments» (Ps 37,7). Aussi, celui qui possède la sagesse n’a pas de joie en ce monde, mais il demeure constamment dans la crainte, car nos ennemis invisibles sont nombreux, comme l’affirme l’apôtre Pierre dans son épître : « Demeurez éveillés et veillez, car votre adversaire, le diable, rugit comme un lion, cherchant qui dévorer » (1 P 5,8).  L’apôtre Paul explique : « Car ce n’est pas contre des adversaires de chair et de sang que nous avons à lutter, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les Esprits du mal qui habitent les espaces célestes » (Ep 6,12). Tandis que le prophète Esaïe constate : « L’entrée dans ce monde est pénible, difficile et pleine de souffrances », que Job affirme : « La vie de l’homme est une épreuve sur la terre » (Jb 7,1) et que le Seigneur Lui-même avertit : «Dans le monde, vous aurez à souffrir » (Jn 16, 33). Ainsi, pour tout le temps où nous sommes dans le corps, nous sommes assujettis à la souffrance et nous nous mouvons parmi les pièges, aussi nous avons besoin de la crainte, du deuil et des larmes, afin de sortir victorieux de la guerre qui est déclarée contre nous.

Mon cher frère, peine donc avec enthousiasme et bonne volonté, et reçois la grâce de la componction. Ne cesse jamais de la quémander jusqu’à ce que tu la reçoives, sans relâcher tes efforts jusqu’à ce que tu ouvres la porte. Dieu retarde dans ce but l’octroi de son don pour te pousser à supplier avec instance afin que tu ne cesses jamais de supplier, même après avoir obtenu cette faveur, car Il désire très fortement les supplications de celui qui l’implore. En effet, il est impossible que tu ne reçoives pas du Seigneur notre Dieu l’objet de ta demande, si celle-ci lui est agréable, ainsi qu’Il l’a dit Lui-même: « Demandez, et vous recevrez ; frappez, et l’on vous ouvrira » (Mt 7,8). Cependant, ne cesse jamais de supplier même si Dieu retarde le don de Sa grâce, selon les paroles de l’apôtre : « Montrez-vous zélés à imiter ceux qui, par la foi et la persévérance, reçoivent l’héritage de la promesse » (He 6,12).  Le don des larmes est un art qui ne s’obtient que par de grands moyens et beaucoup d’efforts. Quelquefois, la contrition vient d’elle-même au-devant de nous sans que nous ayons déployé beaucoup d’efforts, et d’autres fois, il nous est impossible de pleurer malgré toute la peine que nous prenons. La contrition se manifeste parfois d’elle-même par la grâce de Dieu qui agit sur ton âme et réveille ton esprit, tandis que tu ne parviens pas à pleurer malgré tous tes efforts, lorsque Dieu retient son don et t’éprouve, testant ton enthousiasme et ton application. Si la grâce était donnée sans peine, comment serait rendue manifeste l’utilité de tes mérites ? Tandis que les larmes ne proviennent pas seulement des yeux, mais du cœur. Acquiers un cœur saint et une âme humble, pour que Dieu se penche vers ta prière et la respire comme un parfum de bonne odeur, ainsi qu’il est écrit : «Lorsque Noé offrit des holocaustes, Dieu en respira le doux parfum » (Gn 8,20-21), qui n’est pas celui du sang et du corps des oiseaux ou des animaux, mais du bon dessein de celui qui les offre. Ta prière, elle aussi, est un sacrifice offert à Dieu : approche-toi au-devant de Dieu avec un cœur saint, et garde-toi de toutes les fautes.

- De l’orgueil, à propos duquel le Seigneur a dit : «  Celui qui est grand devant les hommes est souillé devant Dieu » (Lc, 16,15), et Salomon : « Dieu est contraire aux orgueilleux » (Pr 3,34).

- De la haine, à propos de laquelle l’évangéliste  a dit : «Quiconque hait son frère est un homicide » (1Jn 3,15), et Paul : «Si je livre mon corps aux flammes, mais que je n’ai pas l’amour, je n’y gagne rien » (1Co13,3).

- De la colère, dont il est dit : « La colère de l’homme n’accomplit pas la justice de Dieu » (Jc1,20). Il est aussi écrit : «Tout est souillé … impures sont ses prières, impure et inutile l’élévation de ses mains » (Es 1,3-15). Car il est impossible que s’élèvent jusqu’à Dieu les prières de celui qui garde du ressentiment contre son prochain.

- Garde-toi plus encore de la cupidité, comme le recommande l’apôtre : « L’avarice… est une idolâtrie » (Co 3,5), et encore : « La racine de tous les maux est l’amour de l’argent » (1Tm 6,10).

- De la gloutonnerie, dont il est écrit : « Malheur à vous, qui êtes rassasiés » (Lc 6,25).

- Méfie-toi des pensées de la prostitution, comme d’un fauve, qui transforme le disciple du Christ en prostitué, comme le dit l’apôtre : « Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres du Christ ? Prendrai-je les membres du Christ pour en faire les membres d’une prostituée ? » (1Co 6,15). Et « Si quelqu’un détruit le Temple de Dieu, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est saint, et ce temple, c’est vous » (1Co 3,17).

                 - De la médisance, que l’apôtre condamne: « Les calomniateurs n’hériteront pas du Royaume de Dieu » (1Co 6,17).

- Des plaintes et protestations, dont il est écrit : « Celui qui se plaint sera laissé dehors pour mourir avec ceux qui profèrent des injures ». 

- De la flatterie, comme le disent le prophète et l’apôtre : « Dieu dispersera les os des flatteurs » (Ps 52,6), et « Si je flattais les hommes, je ne serais plus le serviteur du Christ » (Ga 1,10).

- De l’intempérance du langage, selon les paroles de Salomon : « Où abondent les paroles, le péché ne manque pas » (Pr 10,19), «Les lèvres du menteur sont souillées devant le Seigneur » (Pr 12,22) ou du Seigneur : « Lorsqu’il profère le mensonge, il puise dans son propre bien, car il est menteur et père du mensonge ».

- Du serment, que le Seigneur a défendu : « Ne prête jamais serment » (Mt 5,34).

- Des farces et de la bouffonnerie, selon la parole: « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez » (Lc 6,25).

- Garde-toi de l’ivrognerie, dont il est écrit : « Ne t’enivre pas de vin, car il mène à la débauche ». Tandis que Salomon constate : « Le vin mène à la débauche, et celui qui s’enivre se couvre de honte ; tous les insensés sont souillés par eux » (Pr 20,1). Le vin est l’aveuglement des yeux, la surdité des oreilles, le tarissement des paroles des  lèvres, les entraves des mains, le trébuchement des pieds, la faiblesse du cœur, le délire des pensées. Le vin chasse la crainte de Dieu, repousse au loin le commandement et éloigne de la conduite vertueuse.

- De la paresse, à propos de laquelle le Seigneur dit : « Serviteur mauvais et paresseux  » (Mt 25,26), à cause de quoi : « Malheur à moi ! »

Ainsi, la foule des fautes est incommensurable et innombrable, aussi, méfie-toi de tout, pour que ta prière et tes pleurs soient présentés dans la droiture devant Dieu, ainsi que le recommande le prophète : « Que mes prières soient droites devant Toi, comme l’encens » ( Ps 140,2).

Ainsi que la fange ne peut laisser jaillir une eau pure et bonne, mais seulement une eau infecte et nauséabonde, de même, la prière d’un cœur rempli de vices et nauséabond est réprouvée comme celle du pharisien.  Et si tu désires que Dieu se penche vers ta prière, alors n’accuse personne, selon l’avertissement du prophète Habaquq : « Malheur à celui qui enivre son compagnon de charmes troubles et de chemins douteux » (Ha 2,15). Etant averti de cela, sache qu’en divers lieux, beaucoup ont adressé des prières et offert des sacrifices que Dieu n’a pas acceptés. Abel a offert un sacrifice à Dieu, et comme il l’avait fait d’un cœur pur, Dieu l’accepta, tandis qu’Il refusa celui de Caïn dont le cœur était empreint de jalousie. Esaü pleura aussi, mais comme son cœur était pétri de haine, il n’obtint pas la bénédiction (Gn 27). « J’ai péché », dit aussi David, et comme tout son cœur témoignait pour lui, le prophète l’assura aussitôt que Dieu lui avait pardonné ses péchés (2 S 12,13). « J’ai péché », dit aussi Saül, mais comme la disposition de son cœur n’était pas parfaite, le prophète Samuel rejeta l’expression de son repentir, et sa royauté lui fut retirée (1 S, 15,28). Le peuple apporta aussi des offrandes à Dieu, tandis que Dieu lui faisait savoir par la bouche de Jérémie : « Pourquoi m’apportes-tu de l’or et de l’encens de Tarse, et de la cinnamome d’un pays lointain ? Lave d’abord ton cœur de tes méchancetés, ensuite J’accepterai l’offrande de tes mains » (Jr 6,20). Les juifs priaient aussi, mais le prophète les avertit : «Lorsque vous élèverez vos mains, je détournerai Mon visage » (Es1,15). Tandis qu’à propos de son jeûne, il dit : « Ce n’est pas un tel jeûne que J’agrée». Le Seigneur explique que des deux hommes qui montèrent au Temple pour prier, le pharisien et le collecteur d’impôts, Dieu n’agréa que la prière de ce dernier à cause de son humilité (Lc 18,10). Les vierges folles gardèrent aussi leur virginité, mais parce que cela ne fut pas le résultat d’une résolution consciente, elles ne purent entrer dans la chambre nuptiale. Simon invita chez lui le Seigneur, cependant il ne sut pas Le recevoir par toute la force de son vouloir conscient, et le Seigneur le lui reprocha : «Je suis rentré chez toi, et tu ne M’as pas donné d’eau pour Mes pieds » (Lc 7,44) ; tandis qu’il fit l’éloge de la prostituée : « Elle a baigné Mes pieds de ses larmes et a oint Ma tête d’huile parfumée (Mt 26,7 ;Mc 14,3) » et « Si je te déclare que ses péchés si nombreux ont été pardonnés, c’est parce qu’elle M’a montré beaucoup d’amour » (Lc 7,47).

Aussi, ô mon honorable frère, il convient que je réponde à ta demande, car tu désires depuis longtemps acquérir le don des larmes. Il n’était d’aucun besoin de t’exhorter à te tenir souvent debout en prière et à psalmodier, car cela est un conseil d’ordre général qui est inutile pour toi qui le pratiques constamment. Aussi, te montrerai-je l’art du vouloir conscient, qui reste caché à beaucoup, et surtout aux paresseux. Comprends-tu combien le don des larmes a besoin du choix conscient, que Dieu agrée ? A ce propos, le Seigneur enseigne : « Reste sur tes gardes lorsque tu fais l’aumône » (Mt 6,1). Car tu dois t’efforcer autant d’acquérir la vertu que la capacité du choix conscient, qui satisfont Dieu. Ainsi, de même que personne ne goûte à des nourritures désirables servies dans un plat sale et maculé, tandis qu’il accepte et mange avec appétit la nourriture modeste servie dans un plat propre, ta prière et tes pleurs sont un mets pour Dieu : lave ton âme de toutes les souillures ; et alors, comme le dit le prophète, à peine te tiendras-tu au seuil de la prière que le Seigneur répondra : « Me voici » (Es 58,9). Mais si tu ne te gardes pas des fautes et si tu ne te préserves pas du bavardage, de la médisance, de la colère, de la haine, du mécontentement, de la délation et de l’orgueil, alors, ta prière restera stérile devant Dieu.

Selon l’exemple d’un pauvre qui, se présentant au palais du prince pour demander la charité, maudit quelques-uns des serviteurs, s’emporte contre quelques autres et en injurie encore d’autres, sera renvoyé du palais avec ces paroles : « Es-tu venu pour nous supplier, ou pour nous juger ? », toi, quand tu persévères dans tes efforts et obtiens le don des larmes, reçois aussi un esprit longanime et patient, afin que ta conduite témoigne de tes paroles. A quoi te sert-il de parler avec humilité, si ta conduite est fière et présomptueuse ? Si tu corriges de ta conduite ce qui transparaît à l’extérieur : le jeûne, la prière, le labeur, la pauvreté, corrige de même ta conduite invisible à l’œil nu, devenant doux, humble, clément, philanthrope, miséricordieux, patient, magnanime, compatissant, pacificateur et t’attirant la sympathie des autres. Et ainsi que tu supplies Dieu de te faire miséricorde, tu te dois d’être toi-même miséricordieux ; parce que si tu n’as pas compassion du pauvre qui t’implore, Dieu te répondra aussi ceci lorsque tu Le supplieras de te faire miséricorde : «  Je t’ai supplié, mais tu ne m’as pas fait miséricorde. Alors, pourquoi te ferai-Je miséricorde ? Parce que tout ce que vous avez fait à l’un de ces petits, c’est à Moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40).

Méfie-toi de ta bouche, et de même qu’il n’est pas permis de faire entrer dans l’église un objet autre que ceux destinés au service liturgique, ainsi, garde-toi de toute parole malséante, afin qu’elle ne sorte jamais de ta bouche, conformément à la parole : «Ouvre ta bouche avec une parole de Dieu » (Pr 31,8). Maintenant, ta prière et tes larmes sont une offrande présentée à Dieu. Mais puisque notre prochain propos traite de la contrition et de la manière d’atteindre cette grâce, voilà mon conseil : lorsque tu désires pleurer, mais que ton cœur reste de glace, parle ainsi à Dieu : «Quand l’hiver arrive, sous la rigueur du froid glacial se flétrissent et meurent toutes les plantes et fleurs fraîches. Mais Toi, ô Tout-Puissant, dès la venue du printemps, Tu déverses la pluie et envoie la chaleur depuis le sud, puis fondent les glaces de l’hiver, reviennent de la mort à la vie et se renouvellent les fleurs splendides et diverses, qui, recevant leur couleur de la terre, exhaleront chacune leur odeur particulière, elles qui ne sont pas vivantes et ne peuvent supplier pour que tu les régénères ; pourtant Toi, par Ta volonté, Tu apportes le printemps et renouvelles toute chose. Tandis que moi, qui suis un être vivant créé à Ton image, j’ai fait venir sur moi le rigoureux hiver par mon péché incessant, et les fleurs de mes vertus se sont fanées. Maintenant, je Te supplie, ô Bienfaiteur, accorde-moi le printemps spirituel, dissipe les glaces de mes péchés, arrose mon cœur de la pluie de la miséricorde, envoie dans mon âme la chaleur des vents du sud de Ta crainte, qui fait couler l’eau du rocher et transforme mon cœur en réceptacle de larmes.

Comme un roi qui, remarquant que son portrait coloré peint sur le bois a été sali, a perdu de sa beauté et est devenu signe de déshonneur, ordonne de le restaurer selon son état premier, ainsi, moi, créé à Ton image, je l’ai altérée à cause de mes péchés : maintenant, restaure-là en moi, ô Bienfaiteur, selon ta grande miséricorde. Comme l’animal attaché dans la cour de son maître beugle en l’apercevant pour se signaler à son attention, et celui-ci donne l’ordre de lui prodiguer les soins nécessaires, ainsi moi, ô mon Maître, je m’attarde dans Ton parvis dans l’espérance de Ta bonté, afin que Tu ouvres devant moi la porte de Ta miséricorde. Comme Noé eut pitié d’elle et redonna à nouveau sa place dans l’arche à la colombe qui l’avait quittée et avait tournoyé au-dessus des eaux du déluge partout répandues sans trouver où se poser, ainsi, moi, j’ai quitté ton Eglise, j’ai erré dans le monde, ballotté par les flots sans trouver la paix de l’âme, et j’en appelle à nouveau à Ton amour pour les hommes : accepte-moi selon Ta grande miséricorde. Et, comme Tu remis à deux débiteurs, qui ne pouvaient s’en acquitter, leurs dettes de cinq cents et de cinquante, de même, moi, ô Créateur, je suis Ton débiteur pour des dizaines de mille, et je n’ai pas de bonnes œuvres pour te dédommager : aussi, accorde-moi la rémission de mes fautes selon Ta grande miséricorde. Si le juge sans justice a rendu justice à la veuve (Lc 18,10) : Toi aussi, juste Juge, rends-moi justice et sauve-moi du diable.  L’homme qui descendait de Jérusalem vers Jéricho tomba entre les mains de brigands et fut blessé, mais le Samaritain pansa ses blessures et le soigna (Lc 10,29), et moi, je suis tombé entre les mains du diable et mon âme est blessée : guéris-moi, ô Créateur, selon Ta grande miséricorde.

Lorsque le fils prodigue revint, lui qui s’était éloigné de la sollicitude paternelle et s’en était allé nourrir les cochons, il méritait d’être puni, mais Toi, gagné par Ta tendresse paternelle, tu allas au-devant de lui, l’embrassas, et ordonnas de le parer de la première tunique, de lui mettre l’anneau au doigt et des chaussures aux pieds ; Tu tuas le veau gras, dressas la table et réjouis les anges (Lc 15,11). De même, pour moi qui me suis éloigné de Ta sainte volonté, et ai vécu dans la prodigalité, je reviens vers Ta bienfaisance, ô Ami des hommes : reçois-moi dans la maison paternelle, selon Ta grande miséricorde.

D’autres ont porté le paralytique devant Toi, ce n’est pas lui qui T’a supplié, mais sur la foi d’autres hommes, Tu lui fis miséricorde et lui dis: « Tes péchés te sont pardonnés » (Mt 9,2 ; Mc 2,5 ; Lc 5,20) ; tandis que moi, je porte mon âme paralysée sur la civière de mon corps et la présente devant Toi : aussi, guéris-là, ô Bienfaiteur, selon ta grande miséricorde. »

Donc, lorsque tu désires prier ou pleurer et que tu contrains ta nature sans que vienne la componction, prie avec des mots semblables à ceux-ci, et ton cœur se repentira, et tu pleureras. Une telle cause engendre souvent un repentir inénarrable, mais il est nécessaire de mettre d’abord en œuvre beaucoup d’efforts, avant que la grâce ne t’enseigne. Tant que tu ne possèdes pas cette grâce, tu ne peux pas répandre de pleurs, sauf si tu as pour cela quelques raisons. Tandis que, recevant la grâce, tu t’y accoutumes et tu n’as plus alors besoin ni d’exemples ni d’incitations, mais, apprenant de la grâce elle-même, tu pleures avec empressement. Et ne sous-estime pas la grâce des larmes, mais efforce-toi de l’acquérir avec zèle, demande-la à Dieu jusqu’à ce que tu la reçoives, Lui qui a dit : « La royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Lc 17,21). Car les larmes qui s’écoulent de l’intérieur lavent l’âme de ses péchés et incitent Dieu à la pitié, et comme l’atmosphère devient sereine et pure après des pluies abondantes, ainsi les ténèbres des péchés sont chassées par les pleurs que l’on verse. De même aussi qu’un vent violent dissipe les nuages et détourne les pluies, ainsi le don des larmes est entravé par une conduite mauvaise. Et comme les lampes s’éteignent faute d’huile, ainsi, la pensée s’engourdit si le don des larmes fait défaut. L’huile abondante fait luire les lampes, et le don des larmes ravive notre amour pour Dieu. Les rayons du soleil font fondre les glaces de l’hiver comme les larmes font fondre les glaces du péché. La plante se revivifie sous la rosée, et l’âme est revivifiée par les larmes. L’eau fait croître les plantes comme les pleurs fortifient la grâce de l’âme. L’or est encore purifié dans le fourneau, et l’âme qui reçoit la grâce des larmes en est plus éclatante. Les pluies amollissent la terre sèche, et le feu ramollit le fer, ainsi, les larmes empressées illuminent l’âme régénérée. Comme le fer placé dans le feu jette des éclairs, ainsi la grâce des larmes exalte l’amour pour Dieu. Et comme la lumière dans la nuit sombre permet aux yeux de voir, de même, les pleurs rendent les yeux de l’âme pénétrants et sagaces. La prière est meilleure quand elle est présentée avec des larmes, comme l’encens dont la bonne odeur s’exhale lorsqu’il est approché du feu. Les larmes qui s’écoulent des yeux blessent satan, comme la flèche lancée par main blesse l’ennemi. La grâce des larmes sort l’âme de sa torpeur, comme le tonnerre réveille celui qui dort d’un profond sommeil. La grâce des larmes console l’âme en peine et ceux qui s’affligent à cause de leurs péchés, comme la venue des amis console ceux qui sont endeuillés. Les pleurs annihilent le pouvoir des péchés, comme l’eau éteint le feu. Les épines du péché sont brûlées par la force des larmes comme le roseau par le feu ardent. Les blessures de l’âme sont soignées par le pouvoir des larmes comme le corps blessé l’est par l’application du remède. Le péché est pourchassé par les larmes comme la poussière emportée par le vent violent. L’esprit impénitent ne produit qu’innombrables vices comme la terre sèche qui ne laisse pousser que ronces et épines bonnes à être brûlées, mais l’âme qui a reçu le don des larmes fait croître de nombreuses vertus, ainsi que le champ irrigué, des fruits et fleurs variés. Le péché fond par l’opération des larmes, comme la bougie sous l’action du feu. Et de même que la chaleur du midi change l’hiver en printemps, ainsi, la prière mêlée de larmes fait fondre l’hiver du péché. Les épaisses ténèbres des péchés sont chassées par l’opération des larmes, comme la pénombre de la nuit, par les rayons du soleil. De même que l’arbre étend ses racines lorsqu’il reçoit la force de l’eau, s’implante plus profondément dans la terre, et résiste aux plus fortes tempêtes, ainsi, l’âme, en recevant les pleurs, s’affermit et se fortifie contre les pensées qui la tourmentent. L’âme accablée sous le poids de ses péchés est fortifiée par la prière dans les larmes, comme celui qui est brûlé par la soif en été l’est par l’eau fraîche. L’ennemi vaincu fuit devant les forts combattants, et notre adversaire, le diable, est pourchassé par l’opération de la prière et des larmes. Les larmes versées devant Dieu procurent à l’âme une joie perpétuelle, comme la bonne nouvelle annoncée par des amis réjouit notre cœur. De même que la putréfaction de la nourriture est empêchée par le sel, ainsi les pensées assombries par les préoccupations terrestres sont relevées et purifiées par les longues prières dans les larmes. L’âme pétrie de péchés chute et s’aliène, selon la parole : « Les âmes pécheresses s’abêtissent, mais la grâce du repentir et des larmes leur restitue leur vigueur et chasse leur folie », comme un homme accablé par la chaleur brûlante de l’été, qui retrouve sa vigueur et dissipe son délire lorsqu’il se rafraîchit le visage. L’âme triste et découragée retrouve la joie par l’opération de la prière dans les larmes, comme l’odorat est réjoui par la fleur parfumée. La prière dans les larmes entoure l’âme de remparts contre les flèches du diable, comme la forteresse d’une ville assure sa défense. L’âme vaincue par les démons et assujettie aux pensées mauvaises est encouragée et réjouie par l’action intérieure de la prière dans les larmes, comme un homme privé de toute aide et persécuté par ses ennemis se réjouit de la venue de quelqu’un qui lui prête secours. Moi, je suis dépourvu du don du repentir et des larmes, mais l’homme intérieur en moi le désire néanmoins et aspire à l’acquérir : c’est pourquoi j’ai fait souvent son éloge, sachant que rien n’est plus agréable à Dieu que les larmes jaillies d’un cœur saint. Car ceux qui ne trouvaient plus grâce aux yeux de Dieu ont été rétablis dans Sa grâce par leurs larmes, comme David après son péché de fornication et de meurtre fut purifié par les pleurs versés chaque nuit sur sa couche, grâce auxquels Dieu dit : « Je protègerai la ville de Jérusalem à cause de David mon serviteur » (2 R 19,34) et grâce auxquels il fut à nouveau digne de recevoir le don de la prophétie. De la même façon, Pierre sortit et pleura amèrement après avoir renié le Seigneur, et la grâce de son apostolat lui fut restituée. La prostituée mouilla les saints pieds du Seigneur de ses larmes dans la maison de Pierre, et reçut le pardon de ses péchés. Je ne prends pas en considération les larmes casuelles et fortuites, mais les larmes de celui qui acquiert la grâce après de longs efforts et qui la met en pratique. Car le prophète n’a pas dit : « Je pleurerai une ou deux fois », mais :  « chaque nuit, sur ma couche ». De même, peu de larmes sont bonnes et cause de salut, comme celles qui sont durables et constantes et procurent la grâce. Si tu désires que la grâce des larmes perdure en toi, garde-toi des occupations vaines, afin que la grâce de la contrition n’ait aucune raison de s’éteindre, ainsi que le dit l’apôtre : «  N’éteignez pas l’Esprit de la grâce » (1 Th 5,19)  Ne prends pas l’habitude de différer tes efforts jour après jour, mais consacre du temps aux larmes comme on accomplit consciencieusement une obligation. Et lorsque ton esprit engourdi est un obstacle au repentir, fais-toi peur en t’adressant comme à quelqu’un d’autre ces paroles effrayantes: « Ne te souviens-tu pas du retentissement terrifiant de la trompette, et de la voix terrible du chef des anges, de l’embrasement de la mer de feu et de sa propagation sur tout l’univers, de l’élévation des justes sur des nuages de lumière et de la relégation des pécheurs dans les ténèbres de la damnation, du rassemblement de tout l’univers pour rendre compte de toute parole et de tout acte : le Jour terrible et déterminant, grand et éminent, lorsque seront jugés ceux qui se sont écartés et séparés, et que seront connus les courageux martyres et les vertueux qui seront pour toujours avec Dieu ». Le juste jugement est invisible, il est seulement écrit, mais il est caché des hommes : il faut continuellement le garder en mémoire et se le représenter, afin que notre esprit soit saisi de crainte.

Considère l’exemple des pauvres au début de la moisson, qui se présentent aux aires de battage du grain, aux vignes, aux pressoirs et demandent l’aumône, car les hommes se montrent davantage charitables quand le fruit est encore dans la vigne, et le vin au pressoir ; tandis qu’ils font difficilement la charité lorsque tout est rassemblé, compté et estampillé. Cela est à l’exemple de cette vie : aussi longtemps que tu es vivant et que n’a pas cessé ton service auprès des créatures, tu as l’opportunité de supplier et de recevoir la charité ; mais lorsque le jugement sera rendu et que la porte de la chambre nuptiale sera fermée, alors il ne sera plus fait miséricorde, et les actes et le salaire de chacun seront devant Lui. Pour cette raison, l’apôtre nous exhorte : « Avançons-nous avec pleine assurance vers le trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour être aidés en temps voulu » (He 4,16). Le trône de la grâce est ici : si tu approches et demandes, tu recevras miséricorde, car le moment est favorable, tandis que là-bas ne se trouve plus le trône de la grâce, mais celui du jugement, et même si tu en fais la demande, il ne te sera plus fait miséricorde, car le moment n’est plus propice. Qui dans cette vie est plus pauvre que la veuve de Sarepta qui n’avait qu’une poignée de farine, mais qui l’offrit en nourriture au prophète Elie (2R 17,8-15) ?  Le très-compatissant Abraham intercéda pour les habitants de Sodome, mais ne le fit pas pour le riche qui le suppliait de lui donner une goutte d’eau (Gn 18,13 ; Lc16,19). Donc toi aussi, raffermis tes reins vigoureusement, car, fuyant le naufrage, tu te diriges vers la terre ferme, et tâche maintenant d’obtenir toutes les vertus, ainsi que le don des larmes. Le don des larmes est inestimable, pour la raison que tu ne peux à tout moment faire l’aumône ou aider tes frères, tandis qu’il t’est toujours possible de pleurer, car la substance des larmes est en toi et ne provient pas de l’extérieur.

Lorsque tu pries, ne permets pas à tes pensées de vagabonder ici ou là, mais souviens-toi en face de Qui tu te tiens : le roi céleste, le Christ-Dieu, qui créa en un instant la terre et le ciel, et dont Salomon dit : « Oui, le monde entier est devant Le Seigneur comme l’aiguille des plateaux de la balance, comme la goutte de rosée matinale qui descend vers le sol » (Sg 11,23). Lorsque ton esprit s’épouvante au souvenir de tout cela, tu présentes alors ta prière avec crainte ; tandis que lorsque ton esprit engourdi ne peut se diriger vers le repentir, prie ainsi : « Lève-toi, vent du nord, et viens, vent du sud, souffle sur le jardin de mon âme (Ct 4,16), fais fondre la glace de mes péchés. Mon Seigneur, donne-moi le printemps spirituel ; Toi qui fis jaillir de l’eau du rocher, fais de mon cœur un réceptacle de larmes. » Et dis en ton esprit : «Ne vois-tu pas comment les hommes de ce monde se donnent beaucoup de peine pour cultiver leurs champs, tandis que tu as laissé inculte le champ de ton âme : le matin est venu, et je n’ai pas travaillé ; le soir est arrivé, et je m’en retourne les mains vides. Ne sais-tu pas que ton corps est un vase, car aujourd’hui passe comme un rêve et demain, comme l’ombre du soir. Souviens-toi que nos frères qui étaient près de nous hier ne nous côtoient plus aujourd’hui, mais qu’ils sont partis près de leur Seigneur qui est aussi le nôtre. »

Si tu gardes toujours ceci dans tes pensées, ton esprit s’exercera à la contrition, et la grâce s’établira en toi. Si tu m’objectes que j’emprunte mes exemples aux réalités terrestres, tu auras mal jugé, parce que nous sommes nous-mêmes corporels, et qu’il est réellement possible de nous exprimer en paraboles en partant des réalités visibles, comme le Seigneur qui expliquait le céleste à l’aide des réalités terrestres, en se servant d’exemples simples à cause de la grande pitié qu’il éprouve à notre égard. « Le royaume de Dieu est semblable à du levain » (Lc 13,21) ; ou encore « Le royaume des cieux est comme dix vierges » (Mt 25,1), comme le trésor caché dans la ferme, ou le filet jeté dans la mer….L’apôtre nous assure : « Les perfections célestes sont connues à travers les réalités terrestres» (Rm 1,20). Nous avons donc, selon ton souhait, parlé du don des larmes, car il est attesté dans tout le Livre Saint, comme les prophètes le confessent : « J’ai pleuré chaque nuit sur ma couche et baigné mon lit de mes larmes » (Ps 6,7) ; « Nuit et jour, je fus nourris de mes larmes » (Ps 41,4) ; Jérémie : « Qui changera ma tête en fontaine et mes yeux en source de larmes pour pleurer jour et nuit ? » (Jr 9,1), et Esaïe : « Laissez-moi pleurer et n’insistez pas pour me consoler » (Es 22,4). Tandis que Dieu ordonne à Ezéchiel : « Revêts un habit de deuil, va t’asseoir devant le peuple et gémis. Lorsqu’ils te demanderont pourquoi tu gémis, réponds-leur : « J’ai entendu une mauvaise nouvelle : la colère de Dieu arrive sur nous » ; peut-être voudront-ils rivaliser avec toi et pleureront-ils devant Moi ? Alors, Moi, je leur ferai miséricorde ». Dieu a exhorté les prophètes et le peuple à pleurer. Il dit au prophète Joël : « Dès maintenant, revenez à moi de tout votre cœur, avec des jeûnes, des pleurs, des lamentations. Déchirez vos cœurs, non vos vêtements » (Jl 2,12), et encore : « Ceignez-vous, lamentez-vous, prêtres, hurlez, ministres de l’autel. Venez, passez la nuit vêtus de sacs, ministres de mon Dieu » (Jl 1,13). Le Seigneur en personne a révélé : « Heureux, vous qui pleurez maintenant : vous rirez » (Lc 6,21) », « Heureux ceux qui sont en deuil : ils seront consolés » (Mt 5,5). L’apôtre rapporte qu’il « parle en pleurant des ennemis de la croix du Christ » (Ph 3,18). Il ajoute : «Je vous écris dans des larmes abondantes à cause de bien des souffrances et des peines », et : « Depuis deux ans, je n’ai pas cessé, dans les larmes, de conseiller chacun d’entre vous » (Ac 20,31) ; tandis qu’il écrit à Timothée : « Je me suis souvenu de tes larmes afin d’être rempli de joie » (2Tm 1,4).

Les docteurs de l’Eglise ont aussi rapporté beaucoup de témoignages à propos des larmes, comme celui-ci du Théologien : « Ne méprise pas les larmes, toi qui fus brisé sous les pleurs et qui reçus ensuite miséricorde » (1). Tandis que st Basile enseigne : « Les larmes et le repentir font resplendir les âmes souillées autant que le baptême ». St Ephrem : «Un tel homme, qui converse avec Dieu par une sainte prière, ne se trouve plus sur la terre, mais plus haut qu’elle : dans le ciel ; et par elle, il trouve la douceur, il en est intérieurement illuminé et est rempli de la lumière divine». St Chrysostome : « Il n’y a rien de plus agréable à Dieu que les larmes, et ainsi que par l’eau et l’Esprit, de même, par les larmes et la confession, nous sommes à nouveau purifiés, si toutefois nous le faisons sans ostentation ni vanité » (2). St Evagre : «Si les esprits de la guerre viennent t’assaillir, tends vers l’ennemi la lance des larmes, et ce chef de brigands s’enfuira épouvanté loin de toi » (3). Le bienheureux Nil: « Considère la prière comme une arme, le jeûne comme une forteresse sûre, et les larmes comme un bassin» (4).

Donc, toi aussi, recherche sans paresse à atteindre le don, afin d’être digne d’atteindre les bienfaits promis par le Christ Jésus, notre Seigneur, à Qui revient la gloire pour les siècles des siècles. Amen.

 

 

Notes :

1   Source inconnue

2   L’Evangéliste Matthieu, de Jean Chrysostome, Venise, p 90-91.

3   Vie et œuvre du St Père Evagre le Pontique, Venise, 1907, p 75.

4   Vie et conduite des saints pères, Venise 1855, p 694.

 

 

 

 

 


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